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Réflexions autour d’un article de Christian Greiling dans la revue Conflits

La stratégie du choc des civilisations ?

(Article revu et augmenté le 15 décembre 2015)

jeudi 10 décembre 2015, par Frédéric Poncet

Je ne spéculerai pas ici sur les intérêts géopolitiques sous-jacents aux attentats qui ont secoué Paris en 2015 et notamment ceux de décembre, même si le titre de l’article fait clairement référence à celui du fameux ouvrage de Naomi Klein. Une première lecture, sommaire mais largement partagée, dit qu’ils ont profité au Front National et expliquent son succès aux élections régionales. C’est oublier un peu vite que ce « profit » se traduit par une perte d’environ quatre cent mille voix par rapport à la présidentielle de 2012, et que le succès s’explique surtout par la baisse considérable de la gauche, qui elle était parfaitement prévisible à partir de trois éléments : la politique du gouvernement, les efforts déployés avec succès par le PS pour diviser au maximum le Front de gauche, et bien sûr la fragilité que présentait ce dernier à ces manœuvres de division. Mais pour en revenir à la géopolitique et aux attentats, la question « à qui le crime profite ? » devrait faire se tourner tous les regards dans la même direction et bien au-delà du Front National : ces évènements semblent être du pain béni pour les adeptes du choc des civilisations.

Il m’a semblé qu’il était temps de faire une critique de cette théorie, en prenant un peu de recul et en se méfiant des apparences.

« Comme il est essentiel que vous connaissiez à fond le lieu où vous devez combattre, il n’est pas moins important que vous soyez instruit du jour, de l’heure, du moment même du combat ; c’est une affaire de calcul sur laquelle il ne faut pas vous négliger. Si l’ennemi est loin de vous, sachez, jour par jour, le chemin qu’il fait, suivez-le pas à pas, quoique en apparence vous restiez immobile dans votre camp (…) »

Sun Tzu, L’Art de la guerre.

Deux mille cinq cent ans environ se sont écoulés depuis Sun Tzu et les choses ont changé d’échelle, mais pas de proportions : déplacer une armée au moyen de navires prend toujours beaucoup plus de temps que la déplacer au moyen de véhicules terrestres. L’aviation et les satellites ont aggravé la vulnérabilité des déplacements maritimes par rapport aux déplacements terrestres ; les sous-marins ne permettent pas d’emporter un nombre significatif d’hommes de troupes ou de biens d’approvisionnement. Les déplacements terrestres se font, certes, le plus souvent à découvert ; mais au moins lorsqu’ils traversent des zones boisées, ils deviennent invisibles aux espions du ciel. [1]

J’invite le lecteur à garder en tête cette logique des contingences matérielles, car elle est fondamentale. J’y reviendrai.

Cette lenteur relative et cette vulnérabilité du déplacement maritime demeureront. Ce n’est pas un hasard si c’est un géographe britannique, Halford Mackinder (1861-1947) qui produisit la théorie géopolitique du « Heartland » : «  Celui qui domine le Heartland commande l’Ile-Monde. Celui qui domine l’Ile-Monde commande le Monde ».

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Mackinder souhaitait sans doute mettre en garde contre la confiance excessive de la Grande-Bretagne dans sa puissance maritime : il reprend la devise du navigateur anglais Walter Raleigh qui, le premier, s’était exprimé ainsi : « Qui tient la mer tient le commerce du monde ; qui tient le commerce tient la richesse ; qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même » mais en lui remettant, si l’on peut dire, les pieds sur terre.

Raleigh exprimait un point de vue de navigateur, avec sans doute une représentation surévaluée de l’importance des échanges maritimes. Et certes, la marine britannique était à cette époque plus puissance que toutes les autres marines du monde. Mais l’empire britannique, précisément, ne s’est jamais beaucoup étendu au-delà de contrées « marginales » de l’ile-monde de Mackinder (Afrique du sud, Indes, Australie, Canada, pour les territoires les plus étendus du Commonwealth) et cette colonisation britannique a reposé beaucoup sur le commerce. Elle a échoué sur la conquête de l’Amérique, avec la guerre d’indépendance.

En fait, le transport maritime possède un très gros avantage sur le transport terrestre, son coût à la tonne transportée pour un kilomètre parcouru, est beaucoup plus faible. Et le transport terrestre possède un très gros avantage sur le transport maritime, sa rapidité.

L’avantage du transport maritime est déterminant dans le commerce, où l’on cherche en priorité à réduire le coût du transport. Celui du transport terrestre est déterminant dans les opérations militaires où la maîtrise du temps est primordiale. La puissance d’un empire ne peut se limiter à l’un ou à l’autre domaine.

Pour Mackinder qui est géographe et partisan de la cartographie polaire qui permet d’embrasser la totalité des terres émergées sur une carte comme un archipel quasi-continu, la position centrale du « Heartland » sur l’ile-monde lui apparaît évidente ; et de là l’avantage géopolitique naturel de la Russie.

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Nicholas Spykman, un journaliste états-uniens, reprend en 1942 la thèse de Mackinder et y ajoute la notion de « Rimland », le croissant qui entoure le « Heartland » et permet d’envisager que la nation qui domine le monde ne soit pas nécessairement… la Russie. Partant du principe que les Etats-Unis ne peuvent plus se tenir isolés du reste du monde, et que les relations entre nations ne sont pas a priori pacifiques, il propose de compenser le handicap de l’excentrage par la soumission des pays du « Rimland », de façon à prévenir tout expansionnisme du « Heartland ».

Durant les presque cinquante ans qui suivent, cette pensée géopolitique est occultée par la guerre froide et le conflit d’origine apparemment idéologique entre l’URSS et les Etats-Unis. De ce fait, au moment où l’URSS disparaît et les pays de l’Est se convertissent les uns après les autres au capitalisme, les Etats-Unis ne semblent plus avoir d’ennemi naturel. Pourtant, à ce moment précis, non seulement l’Otan n’est pas dissoute, mais elle intègre au contraire de nouveaux Etats, autrefois membres du Pacte de Varsovie. Seule la Russie n’est pas invitée à rejoindre cette alliance militaire, de toute évidence tournée contre elle ; et non plus contre l’URSS ou le Pacte de Varsovie. L’origine géographique de l’opposition « est-ouest » devrait réapparaître. Mais il n’en est rien et l’appareil militaro-industriel se retrouve comme suspendu, sans raison d’être, et doit rechercher un nouvel ennemi pour justifier son existence.

Ainsi sont les organisations : contrairement aux individus, leur rationalité est parfaite au regard de leur unique objectif, celui de leur existence. Chercher ce qui peut assurer l’existence d’une organisation, c’est trouver l’explication de ses actions. Les lois de la psychologie ne leur sont pas applicables. Ce n’est donc pas la justification idéologique des actes d’une organisation qui permet de les expliquer ; elle sert généralement à dissimuler les intérêts qui la meuvent réellement, qui ne sont pas nécessairement partagés par tous ses membres et ne peuvent donc pas être assumés publiquement.

L’OTAN garde une raison d’être, mais qui n’est pas conforme à ce pour quoi elle a été officiellement créée ; et au début des années 1990 la Russie n’est plus une puissance qui justifie un tel déploiement militaire tout autour d’elle pour la contenir. Il faut donc trouver autre chose.

Le choc des civilisations

Le professeur Samuel Huntington publie alors à point nommé un article, étoffé ensuite pour en faire un livre, dans lequel il soutient qu’après l’ère des conflits géopolitiques (c’est-à-dire, motivés par l’expansion et le pouvoir) puis celle du conflit idéologique entre capitalisme et communisme, s’ouvre une nouvelle ère où l’opposition entre Nations sera guidée par des oppositions « culturelles » ; ce qu’il nomme le « choc des civilisations ». Il définit les civilisations par rapport à leur religion et leur culture. Il en définit huit : occidentale, latino-américaine, islamique, slavo-orthodoxe, hindoue, japonaise, confucéenne et africaine. Afin d’éviter les conflits majeurs, il recommande aux puissances dominantes de chaque bloc un strict respect de leurs zones d’influence « civilisationnelles ».

Dans sa vision périphérique et éloignée, il néglige l’inextricable imbrication des religions chrétiennes et musulmane dans plusieurs pays d’Europe ou d’Asie –notamment au sein de la Fédération de Russie et de la Chine- ou du Moyen-Orient, et d’assigner une place à Israël. Le manque de subtilité des épigones feront le reste en réduisant l’idée à celle d’un inévitable conflit à venir entre occident chrétien et orient musulman, mais l’idée est de toute façon contenue dans la thèse d’Huntington.
C’est sur cette grille de lecture erronée de la nouvelle donne géopolitique que se précipitent la plupart des intellectuels, qu’ils déplorent la perspective de ce choc des civilisations dans de pathétiques appels à l’œcuménisme, ou qu’ils l’encouragent plus ou moins discrètement –personne bien entendu n’a jamais déclaré souhaiter la guerre.
Dans ce décor, l’attitude de l’occident envers la Russie est restée largement incompréhensible, mais de toute façon peu commentée par une presse globalement amorphe intellectuellement. Certes, Huntington avait bien distingué la civilisation slavo-orthodoxe. Mais il s’attendait à ce que les « civilisations » d’obédience chrétienne aient plus ou moins tendance à s’allier. Et quoiqu’il en soit, tous ses épigones ont oublié ce détail.

Ce n’en est pas un, et c’est une remarque d’un auteur russophone traduit sur le site du saker francophone (je n’arrive malheureusement pas à retrouver la référence) qui a attiré mon attention sur l’attitude foncièrement hostile de l’Occident envers la Russie : « l’occident ne nous considérera jamais comme des occidentaux », écrit-il sur un ton de reproche à ses compatriotes qui y croient toujours.

D’autre part, confrontée à cette hostilité obstinée, la Russie fait le choix d’une alliance avec les « civilisations » confucéenne, hindoue, latino-américaine, africaine : les fameux « BRICS » pour l’alliance économique et l’OTSC pour l’alliance militaire. La lecture civilisationnelle-religieuse d’Huntington semble de moins en moins permettre d’y voir clair !

L’erreur fondamentale de cette lecture des rapports entre les puissances est d’occulter les contingences matérielles qui déterminent toujours les choix, quelles qu’en soient les justifications affirmées. Sun Tzu rappelé en début d’article n’invoque jamais l’idéologie. Il conseille de tenir compte du terrain, du climat, du temps, de l’approvisionnement, de l’accueil par les populations des pays conquis. Si l’idéologie peut jouer un rôle, très relatif, c’est à ce niveau : celui qui veut occuper un territoire ne devrait pas essayer de convertir ses habitants. C’est la contrainte de réduire la résistance des habitants qui détermine l’idéologie et non l’inverse.
L’accès aux ressources naturelles dont a besoin toute activité humaine est l’unique moteur de l’expansionnisme des nations ; les obstacles ou facilités naturelles dans cette conquête déterminent leur stratégie pour y parvenir ; tout le reste n’est que discours. Cette thèse est difficile à entendre, parce que nous avons été habitués par les historiens à croire que telle guerre aurait été déclenchée par une opposition entre religions, telle autre par un assassinat et une soif de vengeance collective qui s’en serait suivi. Les historiens ont longtemps gardé leur habitude de décrire l’histoire telle que les rois voulaient la raconter, et de taire l’inavouable.

Politique des frontières

Il existe plusieurs « politiques des frontières ». La plus connue, celle qui a finalement imposé les contours actuels de la France, aux relations pacifiées avec ses voisins, est celle dite des « frontières naturelles ». Elle a parfois été critiquée par certains intellectuels au motif qu’une frontière n’a rien de naturel, et que parler de frontière naturelle serait un oxymore.

C’est un point de vue de salon. Pour qui sort un peu de chez soi, il est admis que même en 2015, nous restons tributaires des ponts pour traverser les rivières, ou de cols et de routes sinueuses (et parfois enneigées) pour traverser les montagnes. Un obstacle naturel reste un obstacle et constitue une ligne de partage légitime entre deux communautés. Et surtout, un obstacle naturel présente les incomparables qualités, pour une frontière, d’être immobile et de tracer des contours nets.

On ne peut pas en dire autant des frontières « ethniques », « culturelles » ou confessionnelles. Il existe, certes, une propension forte des êtres humains à se regrouper selon certaines affinités, à commencer par les affinités de langue, mais aussi de pratiques religieuses, ou autres. Mais ce n’est pas une règle absolue. En marge d’une zone à forte densité d’orthodoxes peuvent vivre de petites communautés où musulmans et orthodoxes sont mélangés, par exemple. Quant aux langues, un même individu peut en parler plusieurs, y compris dès son jeune âge. C’est souvent le cas à proximité des frontières ! Peut-on imaginer que le conflit entre la France et l’Allemagne sur l’Alsace et la Lorraine serait résolu aujourd’hui si la frontière avait été fixée en fonction de la langue des habitants ?

L’éclatement de la Yougoslavie a pourtant été promu en Europe, et accepté par les populations non concernées, au titre de différences « culturelles ». Puis la Bosnie Herzégovine subit le même sort au titre des religions. Les musulmans de Bosnie-Herzégovine, nous a-t-on dit, étaient opprimés par les Serbes. La stabilisation des frontières, si l’on peut parler de stabilisation après seulement vingt ans de paix, s’est faite au prix de massacres de populations civiles et de déplacements forcés.
A-t-on aujourd’hui l’assurance que ces frontières sont stables ? n’y a-t-il eu depuis l’apaisement qui a suivi, aucun mélange des populations orthodoxes et musulmanes, ou serbophones et croatophones, qui ne soient susceptibles de conduire d’ici à quelques décennies, à de nouveaux conflits « ethniques » ou confessionnels ?

La politique des frontières confessionnelles présente ici sa principale qualité, non pas du point de vue de la stabilité et de la paix, mais du point de vue d’une domination étrangère. Elle permet d’entretenir des foyers de discorde potentiels et de déclencher des guerres dans des régions que l’on ne souhaite pas voir stabiliser leurs alliances au détriment d’un pouvoir central lointain.

L’idée que j’expose ici est que l’explication de la préférence très nette de l’empire états-uniens pour la politique des frontières « ethniques », linguistiques ou confessionnelles en particulier pour les pays du « Rimland », n’est pas motivée par des considérations de justice ou n’importe quelle abstraction idéaliste, mais par leur instabilité intrinsèque. Du point de vue d’une puissance qui se pense isolée de l’ile-monde par des milliers de kilomètres d’océans, mais souhaite néanmoins le dominer et contenir la puissance qui occupe le « Heartland », c’est un objectif essentiel.

Il est important de souligner que prêter allégeance à l’Empire n’offre aucune garantie durable au vassal. La seule chose qui importe à l’Empire est sa domination sur le monde, et si l’évolution des alliances ou de l’équilibre des puissances le conduit à revoir sa stratégie, il peut du jour au lendemain décider de sacrifier un vassal devenu malgré lui de moindre importance.

La théorie du choc des civilisations, à défaut d’être vraiment conforme à la réalité, est au moins un programme compatible avec la politique des Etats-Unis au « Rimland ».

La stratégie des néocons et du FN

Les néocons [2] et l’extrême droite forment une « galaxie » qu’il serait totalement erroné de réduire, faute de ne plus comprendre grand-chose. Les néocons peuvent compter parmi eux des « laïcards », qui conçoivent certes leur « laïcité » comme une religion, totalement exclusive des autres et surtout, en général, de l’islam mais se sont affichés « de gauche » un certain temps [3] et ne sont donc pas aujourd’hui clairement identifiés comme d’extrême-droite. L’extrême-droite organisée quant à elle comporte en son sein des antisémites païens hostiles au catholicisme comme des traditionnalistes catholiques intégristes ; des atlantistes de coeur comme des nationalistes sincères. Ce clivage se retrouve y compris au sein du FN. C’est donc une mosaïque fort peu homogène idéologiquement et qui ne communie que dans un thème principal : l’islamophobie. L’anticommunisme est la seconde valeur qui les rassemble, mais la menace communiste leur apparaît sans doute comme appartenant au passé. Cette « galaxie » n’a donc d’existence que grâce au succès de la thèse d’Huntington. D’ores et déjà, en France, existent les germes de son éclatement. Quels sont ils ?

Le Front National est soutenu par la Russie. Quelle Russie exactement ? Au moins des financements privés, et la presse Russe traduite en français, comme Sputniknews ou Russia today. On peut supposer que la diplomatie russe agit derrière, et le revirement au moins apparent de François Hollande vis-à-vis de Vladimir Poutine suite à l’intervention russe en Syrie, semble montrer qu’il y a bien des liens qui se sont renoués à travers les ambassades.

Le Front National joue clairement la carte du choc des civilisations, version occident chrétien contre orient musulman. Il regarde la Russie comme un pays chrétien, « blanc », et par conséquent culturellement compatible avec son projet. Il affiche par ailleurs une défiance mesurée vis-à-vis de l’Otan (son programme prévoit de « dénoncer » la participation de la France au commandement intégré, ce qui signifie sans doute qu’il n’est pas question de le quitter : le choix des mots affichés sur le site internet officiel du parti ne s’est évidemment pas fait à la légère). Tout ceci peut donner l’impression d’une position cohérente et tenable.

Il n’en est rien. Si le parti des néocons parvenait à faire triompher sa stratégie de guerre tous azimuts, les alliances qui se constitueraient ne seraient pas du tout celles décrites par Huntington, qui ne reposent au fond que sur du vent. La Russie et les Etats-Unis, quoique tous deux « chrétiens » ne seraient pas dans le même camp, et les pays du « Rimland » seraient l’objet de batailles de haute intensité pour en prendre le contrôle. C’est déjà la cas. La zone d’influence de l’islam serait déchirée plus encore qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Berlin, première pierre d’achoppement

La limite entre le programme du Front National et sa mise en pratique, se révèlera dans le domaine géopolitique, bien plus vite encore que dans le domaine économique. Ainsi, le parti de la famille Le Pen propose de constituer « un axe Paris-Berlin-Moscou », peut-être pour séduire le vieil électeur gaulliste ? Le problème, c’est que Berlin n’a sans doute pas été sollicité pour ce programme ! Or l’Allemagne est, dans le système impérial contemporain, un vassal de premier rang des Etats-Unis. L’Allemagne ne trahira pas l’Otan. L’Allemagne restera la base avancée en Europe la plus fiable de Washington. Aurait-on déjà oublié l’histoire de l’Allemagne contemporaine, le partage du monde décidé à Yalta, la partition de l’Allemagne et l’installation à Bonn –en zone britannique– de la capitale de la RFA, enfin l’annexion de la RDA par la RFA pour créer l’Allemagne « réunifiée », allemande certes, mais sur les bases politiques incubées à Bonn pendant quarante ans et bien entendu affiliée à l’Otan.

Et si le FN parle de « dénoncer » la participation de la France au commandement intégré de l’Otan, il n’est évidemment pas question de quitter cet organisme.
Le FN devrait renoncer, dès la première rencontre au sommet franco-allemande qui suivrait son accession au pouvoir, à la partie « Berlin » de son axe Paris-Berlin-Moscou ; puis il devrait renoncer à la partie « Moscou » dès les premières tensions entre Washington et Moscou. Si, comme certains le redoutent aujourd’hui, le conflit latent entre l’Otan et l’OTSC dégénérait en guerre ouverte –pour l’instant, Obama et Poutine conjuguent leurs efforts pour que ce ne soit pas le cas ; mais le parti de la guerre reste très actif– la France se retrouverait à nouveau dans la situation qu’elle a connu en 1940 : partagée entre deux partis, gouvernée par celui de la défaite, occupée par une puissance étrangère, acceptée par certains et combattue par d’autres. La ligne de partage traverse le Front National, comme elle traversait déjà l’extrême droite en 1940. Son ciment antisémite réorienté contre les musulmans [4] ne tiendrait pas une semaine confronté aux forces centrifuges des patriotes d’un côté, des nostalgiques d’un occident chrétien fantasmé de l’autre.

Le soutien que la Russie apporte au Front National peut s’expliquer, soit par l’illusion que ce parti aurait de sérieuses velléités de rupture avec l’Otan, soit par la compréhension qu’il constitue la ligne de fragilité de la France, qu’il est possible de flatter son adhésion au programme du choc des civilisations tout en se gardant bien de l’importer au sein de la Fédération de Russie et qu’à défaut d’avoir la France pour alliée il est possible au moins, voire intéressant, de la « neutraliser ». Il n’est pas possible de prêter à l’entité « Russie » d’intentions ou de pensées, pas plus qu’à n’importe quel système humain, il est en revanche possible que les deux points de vue existent en son sein et convergent en pratique dans une même stratégie.


En conclusion

Le programme du choc des civilisations, parce qu’il repose sur une lecture erronée de l’équilibre des puissances dans le monde et de leurs intérêts stratégiques, ne peut conduire ceux qui y adhèrent qu’à rejoindre la grande masse des victimes de la domination des Etats-Unis sur le monde –ou, de plus en plus, de leur tentatives de maintenir cette domination coûte que coûte. Une conséquence tout à fait pratique pour ceux qui croient sincèrement au patriotisme de leurs héros politiques, est que pour obtenir la déportation des musulmans qu’ils appellent de leurs vœux, devraient se résoudre à voir également leur pays découpé, et chaque féodum ainsi créé dirigé par un gouvernement fantoche, élu « démocratiquement » bien entendu mais à l’issue d’une campagne électorale maîtrisée depuis Washington. Pour qui veut bien voir les enjeux réels, le nouveau grand jeu comme l’a appelé Christian Greiling dans la revue Conflits, la meilleure façon d’être patriote est d’oublier la fable d’un pays chrétien, d’une explication confessionnelle aux conflits, et de bien mesurer la place de la France dans le conflit entre le « Heartland » et l’Empire sur le déclin que constituent les Etats-Unis et leur système l’allégeances.


[1Cette description des moyens de défenses de la Russie contre un éventuel déploiement massif des forces armées des Etats-Unis devraient convaincre que les armes modernes n’ont pas changé ce déséquilibre fondamental.

[2Pour comprendre exactement qui est "néocon" et qui ne l’est pas, le mieux est encore de consulter ce site, extrêmement fouillé et documenté.

[3A ce jour c’est encore le cas, mais il ne fait pas de doute que cela ne va pas durer.

[4Comme le souligne Tariq Ramadan : « L’antisémitisme est anti-islamique ». Il n’y a pas d’opposition fondamentale entre antisémitisme et islamophobie et les deux haines s’accommodent fort bien l’une de l’autre.

Messages

  • Vous confondez la fin et les moyens. Zun Tsu parle de la façon de mener une guerre, et donc plus des contingences matérielles que d’idéologie. Huttington de ce qui peut la déclencher, et donc plus d’idéologie que des contingences matérielles.

    De plus le "choc des civilisations" de Huttington est un paradigme. Il y a bien des civilisations, concept qui n’a rien de nouveau et elles se différencient culturellement. On peut y déceler des causes de conflits passés, présents et futurs, ou pas. Mais je ne vois pas en quoi se serait une "grille de lecture erronée".

    • Sun Tzu parle en effet de la façon de faire la guerre, mais si je le cite c’est justement pour rappeler l’importance des contingences matérielles dans la façon de faire la guerre, et de l’avantage militaire qui en résulte pour la nation au centre de l’île-monde.
      Je n’évoque pas Sun Tzu pour justifier une autre thèse importante, à savoir que d’autres contingences matérielles (par exemple, l’accès aux ressources) déterminent également les conflits. Ceci est une thèse acceptée par à peu près tous les sociologues sérieux (et par tous les politiques qui ont un peu de bouteille). Quant aux civilisations, religions ou idéologies, je ne conteste pas leur existence, mais je conteste leur interprétation comme phénomènes explicatifs d’autres phénomènes sociaux ; de même que le système solaire existe mais n’est pas un phénomène explicatif du mouvement des planètes qui le constituent, dans le cadre d’une théorie scientifique. Je ne m’étends pas sur mes critères de définition de ce qu’est une théorie scientifique : voir cet article.

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