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"Qu’ils s’en aillent tous"

de Jean-Luc Mélenchon

jeudi 17 février 2011, par Frédéric PONCET

Je viens de lire l’ouvrage de Jean-Luc Mélenchon. Belle profession de foi ; à peu de choses près, j’adhère. Ce qui suit n’est ni un résumé ni une fiche de lecture, mais simplement une critique.

Je n’évoquerai ici que deux points. Le premier, c’est une grosse erreur d’interprétation et une injustice envers Adam Smith en page 99. Erreur largement partagée et injustice souvent commise, à la décharge de Mélenchon.

Premièrement, le "dogme du libre échange" n’est pas "né dans la cervelle" d’Adam Smith. L’idée était dans l’air du temps, on la trouve par exemple dès 1705 dans La fable des abeilles de Bernard de Mandeville, réédité en 1714 avec des commentaires qui confirment la façon dont il fallait l’interpréter. Donc, bien avant la parution d’Une recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776).

Deuxièmement, il ne s’agit, ni chez Mandeville ni chez Smith, d’un dogme. L’un comme l’autre soutiennent simplement que de comportements individuels peuvent résulter des effets sociaux bénéfiques, même si les comportements individuels ne sont pas guidés par la vertu. Mandeville souligne même que des comportements guidés par la vertu peuvent avoir des effets négatifs, ou, comme on dirait maintenant, des effets pervers. Bref, Mandeville puis Smith (de façon plus théorique) introduisent dans la pensée humaine la notion d’effets de composition. La contribution du second aux sciences sociales est majeure. Rien à voir avec un dogme.

Troisièmement, la thèse fondamentale de Smith est que la propension de l’être humain à échanger est la cause de la division sociale du travail [1], et non l’inverse. Cette division du travail étant elle-même cause de l’accroissement de la richesse. Cette idée que la "propension à échanger" est première sera par la suite confirmée par l’anthropologie et la sociologie. L’essai sur le don, de Marcel Mauss, texte fondateur selon moi de la sociologie moderne, est sans doute la meilleure confirmation de la thèse de Smith.
Smith introduit également l’empathie dans son économie. Nous attendons des autres qu’ils se comportent comme nous le ferions nous même à leur place. C’est à cette condition, selon Smith, que l’égoïsme peut avoir des effets bénéfiques pour tous.

Quatrièmement, s’il faut désigner un fondateur du dogme du libre-échange, désignons plutôt Jean-Baptiste Say. C’est lui qui introduisit la pensée de Smith en France. Comme souvent les épigones, c’est une version affadie, caricaturale et orientée par intérêt, qu’il livre à ses lecteurs et auditeurs [2]. C’est la main invisible du marché telle que Say la conçoit, totalement sortie de son contexte, que l’on colporte depuis jusqu’à l’écoeurement ; non celle de Smith qui, nonobstant la formule, donne à cette main une véritable explication. La "main invisible" de Smith est l’équivalent du "tout se passe comme si" de Bourdieu. Ce n’est pas, malgré les apparences, une divinité.

Say ne fut pas le seul. Sa pensée s’inscrivait dans la continuité de celle de Turgot. Et il y en eu sans doute bien d’autres, y compris en Grande-Bretagne, qui ne retinrent de Smith que ce qui les arrangeait. La bourgeoisie cherchait des justifications théoriques à sa cupidité ; une lecture superficielle de Smith lui en fournissait. N’en profitons pas pour "charger la barque" de Smith et oublier les véritables promoteurs de la doctrine économique qui nous étouffe aujourd’hui.

J’arrête ici ma défense de Smith et je passe au chapitre sur la paix. Mélenchon avance cette fois deux thèses que je n’ai vu jusqu’à présent nulle part ailleurs, en tout cas en ce qui concerne le monde contemporain. Saluons cette clairvoyance.

Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur ses arguments, mais la première thèse fondamentale reste intéressante : la paix n’est sans doute pas l’état de nature des sociétés. Il dénonce fort justement l’idée naïve selon laquelle, les conflits armés seraient dorénavant un "problème exotique", dont l’Europe serait préservée par les leçon de l’histoire.
Karl Polanyi, dans La grande transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps, expliquait la guerre de 1914-1918 par la rupture de l’équilibre des puissances. Il cherchait une explication à la période de paix "anormalement longue" qui l’avait précédé. Mélenchon, d’une certaine façon, rejoint Polanyi. La fin de l’URSS et de la guerre froide, a fait resurgir les conflits en Europe : la Yougoslavie, le Kosovo.

Mélenchon passe un peu vite, il me semble, sur les effets possibles de l’intégration économique. Si le "parti de la paix", comme l’a appelé Polanyi, a triomphé pendant un siècle en Europe, c’est parce la bourgeoisie avait bien compris que la guerre n’est jamais propice au commerce et à ce fameux libre-échange. Et si la thèse de Polanyi est vraie, alors le dogme du libre-échange aurait au moins le mérite de préserver la paix en Europe ! A condition bien sûr, que tous les Etats membres soient logés à la même enseigne, ce qui est loin d’être le cas. Les évolutions récentes de l’Europe sont effectivement inquiétantes.

Plus remarquable encore de clairvoyance me semble être la thèse sur ce que Mélenchon appelle le risque américain. Inexorablement, la Chine progresse vers la première place en matière financière, commerciale, technologique. Il arrivera un moment où s’opérera un basculement. Les Etats-Unis perdront leur leadership. Or les Etats-Unis vivent aujourd’hui à crédit sur le reste du monde. Depuis la désindexation du dollar sur l’or, rien qui ne repose sur la production matérielle ne les retient d’émettre de la monnaie : "le dollar vaut ce qu’on veut en croire. L’argument ultime de cette monnaie, c’est la puissance militaire qui garantit sa circulation.". Mélenchon rappelle, avec une série de chiffres impressionnants à l’appui, que les dépenses militaires des Etats-Unis sont égales à celles de tous les autres pays réunis.

Que va-t-il se passer quand l’équilibre des puissances va être rompu ? Si un pronostic catégorique est risqué, le risque américain est cependant bien là.


Voir en ligne : Le livre chez Flammarion


Je crois que Melenchon peut "créer la surprise", comme on dit, aux prochaines élections.

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[1A ne pas confondre avec la division du travail dans "l’organisation scientifique du travail" de Taylor. La division sociale du travail consiste simplement en une spécialisation par métiers : boulangers, tailleurs de pierre, etc.

[2Say fut notamment professeur à la chaire d’économie industrielle au Conservatoire national des arts et métiers

Messages

  • Merci pour ce rappel aux fondamentaux... sans prendre le ton du donneur de leçon !
    J’ai appris tout ça (en autodidacte) il y a trente ans déjà (comme Mélenchon sans doute) et ça ne peut pas faire de mal de revisiter, et revivifier, ses anciennes connaissances.
    Je découvre votre site par hasard, le ton me plaît !
    Cordialement vôtre.