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Pour le droit à théoriser les faits sociaux

...quitte à être (dis)qualifié de "complotiste"

vendredi 6 mars 2015, par Frédéric Poncet

J’avais cette idée en tête depuis quelques temps, et un manque de courage pour me mettre au clavier. Le hasard [1] de mes pérégrinations sur internet m’a fait tomber sur cet article de Frédéric Lordon qui exprime, entres autres idées, celle qui me tient à coeur : qu’à propos des complots il convient "d’éviter deux écueils symétriques, aussi faux l’un que l’autre :

1) en voir partout ;

2) n’en voir nulle part."

Et Frédéric Lordon cite immédiatement un complot qu’il connaît bien et sur lequel peu d’experts se risqueront à le contredire.

Je ne saurais mieux que lui résumer la raison pour laquelle je défends le droit au "conspirationnisme" :

"au lieu de voir en lui un délire sans cause, ou plutôt sans autre cause que l’essence arriérée de la plèbe, on pourrait y voir l’effet, sans doute aberrant, mais assez prévisible, d’une population qui ne désarme pas de comprendre ce qu’il lui arrive, mais s’en voit systématiquement refuser les moyens"


Pour le reste, Frédéric Lordon reste Frédéric Lordon : producteur d’une logorrhée parfois difficile à suivre, non du fait de la complexité des idées énoncées mais du défaut de ponctuation ; et surtout, un critique du libéralisme qui s’arrête toujours à celle des mécanismes de domination réellement existants.

"Chassez le naturiste, il revient au bungalow" [2] : un certain mépris pour la plèbe, qu’il dénonçait pourtant quelques paragraphes plus tôt, refait surface chez Frédéric Lordon avec, pour seule différence peut-être d’avec ses pairs qu’il critique, une velléité d’être compréhensif :

"Aussi est-il de la dernière ineptie de reprocher au peuple ses errements de pensée quand on a si méthodiquement organisé sa privation de tout instrument de pensée et sa relégation hors de toute activité de pensée."


Peut-être eût-il pu remarquer que le "conspirationnisme" affectait des personnes qui, précisément, ne sont pas exclusivement vissées devant leur téléviseur voire, dans certains cas, ont le même niveau d’étude que lui [3].

Frédéric Lordon est en général plus à l’aise avec la critique des syndicats qu’il ne l’est avec celle de la loi de janvier 1973, par exemple, qu’il cite malheureusement comme exemple de "fantôme de lièvre" poursuivi par les "complotistes" sans dire lui-même ce qu’il en pense. Il renvoie même à un texte d’Alain Beitone qui, précisément en essayant de dénoncer l’idée d’un "complot" derrière la loi de 1973, en arrive à expliquer qu’elle n’a absolument rien changé à la situation antérieure.

Une loi inutile donc, élaborée par des idiots ? Alain Beitone souligne pourtant lui-même qu’elle fut abrogée en 1993 et ne nie pas que ce fut suite au Traité de Maastricht -sans embrasser lui-même la critique de ce traité- puis démontre qu’elle n’aurait fait que prolonger des dispositions d’une loi de 1936. Quoique les termes des deux lois soient sensiblement différents (et également incompréhensibles pour les non-initiés) qu’il me soit permis de souligner que le Front Populaire n’a aucunement aboli le pouvoir de la grande bourgeoisie et qu’il n’a pas nécessairement été en mesure de s’opposer à une loi de faveur pour les banques privées.

Qu’il me soit permis également, tout en dénonçant l’idée d’un "grand complot de la finance internationale", de soutenir que la bourgeoisie française [4] comprenait parfaitement les termes des lois qu’elle rédigeait ou faisait rédiger par ses valets, ou par des élus politiques qui ne maîtrisaient pas suffisamment ces questions et qu’il était facile de manipuler ; qu’elle en comprenait bien entendu les conséquences même non-écrites ; qu’elle a agi, en 1936 comme en 1973, sinon en parti, du moins en petits comités très efficaces et ne s’opposant pas les uns aux autres ; qu’elle fut évidemment favorable au Traité de Maastricht en 1992 et que celui-ci remplace de fait la loi de 1973 ne démontre évidemment pas que celle-là n’était pas une loi faite dans l’intérêt de la bourgeoisie financière !


Voir en ligne : Conspirationnisme : la paille et la poutre


Parce que l’exercice des sciences sociales implique de déconstruire les discours et de discerner dans les jeux des acteurs un certain "ordre", tout comme les physiciens tentent de discerner un "ordre" dans les phénomènes naturels. Que cet ordre soit inconscient la plupart du temps, qu’il soit conscient ou semi-conscient, ne change rien au travail d’élucidation à accomplir. Soutenir qu’il soit "nécessairement inconscient", concernant les phénomènes humains, ne repose sur aucun raisonnement théorique, aucune logique, aucun constat. La campagne "anti-conspirationniste" qui gagne aujourd’hui la France est porteuse d’une menace obscurantiste qu’il me semble nécessaire de combattre. Parce que les lois existantes contre l’appel au meurtre ou à la haine, se suffisent à elles-même et qu’il n’est absolument pas besoin d’en étendre la portée à ceux qui simplement énoncent un soupçon ; parce qu’une Naomi Klein, lorsqu’elle dénonce un certain nombre de responsables de la CIA, n’appelle pourtant pas au meurtre de ces gens mais simplement à ce qu’ils soient jugés conformément aux lois ; parce qu’interdire de telles enquêtes est tout simplement une grave menace pour les libertés de tous.


[1Sans doute pas tout à fait.

[2Pour ceux à qui l’expression d’origine ne revient pas : chassez le naturel, il revient au galop.

[3L’on peut même faire observer que Thierry Meyssan, archétype du conspirationniste en France, est issu d’une famille bourgeoise, petit-fils du colonel Pierre Gaïsset, observateur militaire de l’ONU et président de la Commission d’armistice Israël-Liban. Rien à voir donc, avec le "peuple privé de tout instrument de pensée".

[4Bourgeoisie française dont l’existence "en tant que classe" est, selon Monique et Maurice Pinçon-Charlot, une des plus concrètes que l’on puisse constater : convergence d’intérêts, de lieux de vie et de sociabilité, mais aussi clubs qui sont de véritables cellules politiques ou s’élabore une politique de défense consciente des intérêts communs à la classe.